Quelques idées pour construire un espace « safe » et « inclusif » en thérapie

Ce texte s’adresse autant aux psys1 qu’à leurs patient/es, ex-patient/es ou futur/es patient/es, client/es thérapeuté/es analysant/es.2 Il a été rédigé par un groupe de personnes ayant pu occuper l’un des rôles ou les deux. La réalisation de ce document informatif fait suite aux séances riches de l’atelier « (dé)construis ton psy ! ». Elle s’origine dans le constat, fait par chacun/e des participant/es, que la pratique de la psychothérapie est trop souvent rendue malaisée en raison de la sur-représentation de conceptions normatives de la sexualité, de l’identité de genre et du corps (par exemple : les filles doivent être féminines, il est normal d’être hétérosexuel, l’absence de vie sexuelle est forcément pathologique, le coït est le but de tout rapport sexuel, etc). Ces conceptions ayant en définitive un impacts très négatifs sur les patient/es et le suivi de la thérapie.

En psychothérapie, il est commun de parler d’un accueil neutre et bienveillant. Il ne sera pas question ici de neutralité mais de positionnement. La bienveillance en revanche, sera le fil conducteur de notre travail.

Avec ce texte, nous aimerions vous amener à réfléchir à la position sociale que vous occupez, en fonction de votre sexe d’appartenance, de votre milieu social, de la couleur de votre peau, de votre orientation sexuelle ou encore de votre statut marital. L’idée selon laquelle, en tant que psy, on pourrait s’identifier à tout le monde sans avoir à se poser de question sur son positionnement social et politique, nous semble illusoire et délétère. Vous êtes vous déjà demandé ce que signifie ou représente pour vous:

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Interrogeons nous sur notre rapport à la norme, mais aussi sur le rapport que nous entretenons avec les personnes qui n’y appartiennent pas. Nous sommes nous demandé si notre accueil était réellement inclusif, nos questions réellement ouvertes, nos investigations réellement bienveillantes? Comment nos connaissances théoriques, nos représentations personnelles peuvent-elles faire écran à une rencontre?

De fait, une vaste proportion des personnes minoritaires redoutent d’aller voir des psys pour la raison qu’ils et elles savent bien que leur expérience singulière risquerait d’être, au mieux incomprise, et au pire pathologisée.

Témoignage: Pourquoi je refuse de devenir patiente

« Quand j’avais 15 ans, j’étais anorexique. Mes parents m’ont envoyée à une thérapeute spécialisée dans le traitement des troubles du comportement alimentaire. Rétrospectivement, je peux dire que j’avais de la chance avec ma psy. Elle n’a pas réussi à me guérir (elle me parlait beaucoup du repas, d’action de manger ou pas manger – pendant que je savais bien que ce n’était pas vraiment mon problème), mais au moins elle n’a pas contribué à ma souffrance.

Je connais des gen-tes pour qui c’était différent:

Une copine a subi une violence sexuelle qui l’a fortement traumatisée. Pendant des mois, elle était incapable de sortir seule le soir. Au fur et à mesure, elle s’est réapproprié l’espace public. Elle a recommencé à faire du stop. Sa thérapeute lui a dit qu’elle était „trop courageuse“, en insinuant que si elle se faisait agresser encore une fois, ça serait de sa faute.

Une autre copine, qui comme moi est végétalienne depuis des années, était en thérapie à cause d’une dépression. Sa psy, qui trouvait bizarre son choix éthique d’alimentation, était convaincue que sa patiente était, en fait, anorexique.

Chaque fois que j’entends une de ces histoires, je me dis que je serai incapable d’aller voir un-e psy. Malgré certains problèmes dans ma vie qui mériteraient plus d’attention que je leur donne, je ne suis pas prête à fréquenter un-e psy. J’ai trop peur.

La peur d’être pathologisée parce que je suis queer, polyamoureuse, végétalienne, anarchiste, féministe, parce que je pratique le bondage, parce que je ne cherche pas à avoir une carrière traditionnelle, …

La peur de perdre le contrôle sur le processus thérapeutique, en particulier la peur d’être enfermée en psychiatrie contre ma volonté. La seule expérience thérapeutique que j’ai eue, je l’ai eue comme mineure. Je savais toujours que ma psy pouvait tout raconter à mes parents, et qu’en cas d’une „rechute“, ils pouvaient décider de m’enfermer. C’est la raison pour laquelle j’ai gardé beaucoup de sentiments pour moi. Théoriquement, je sais que la situation est différente lorsque maintenant, je suis adulte. Mais je ne m’y fie pas.

La peur de ne pas arriver à me faire comprendre. Si ma/ mon psy ne partage point ma pensée politique, comment pourrait-ille comprendre ce qui me fait chier dans ce monde? Cette peur a grandi pendant mes études de psychologie. Je me suis rendu compte que la plupart des autres étudiant-e-s n’arriveront jamais à établir un lien avec un-e militant-e.

La peur d’être censée me soumettre à l’autorité supérieure d’un-e psy. Et la certitude que je n’accepterais pas cette autorité – en particulier parce que moi aussi, j’ai une certaine connaissance de la psychologie, je m’engage dans des débats scientifiques aussi. En plus, j’ai une critique profonde du système normalisant et pathologisant qu’est la psychologie clinique. Je veux être plus qu’une patiente: Je veux être une interlocutrice.

Je ne crois pas que ça soit possible dans le cadre d’une thérapie.

Alors, je refuse de devenir patiente. Je me débrouille très bien sans psy. Heureusement, j’ai des potes qui me soutiennent. J’ai des livres et l’internet pour m’informer, j’ai des moyens artistiques pour m’exprimer. J’ai assez de force pour m’occuper toute seule de mes petites crises. Pour l’instant.

J’ai écrit ce témoignage parce que je pense que, éventuellement, je pourrai changer d’avis plus tard. En plus, je suis sûre qu’il y a des gen-tes qui ont des expériences et craintes similaires aux miennes, et qui quand même se décident à fréquenter un-e psy. J’espère qu’il y aura des psys prêt-e-s à cette rencontre. Mais, bien sur, je ne m’y fie pas. »

Une thérapie est un lieu dans lequel les patient/es viennent entre autres pour gagner en confiance en soi, pour améliorer leur vie quotidienne et leur bien-être. S’ils/elles voient leurs valeurs et leur mode de vie dépréciés par leur psy et qu’ils/elles doivent défendre leur identité, la thérapie est non seulement inutile mais nocive.

Ne serait-il pas intéressant qu’une thérapie soit un lieu d’empowerment3 et de développement de la résistance au stigmate? Les identités de genre et de sexualité qui ne correspondent pas aux normes habituelles sont déjà suffisamment difficiles à construire et à affirmer dans un environnement social et familial souvent hostile pour qu’elles ne soient pas contestées ou remises en question inutilement dans le cadre de la thérapie.

Un rapport conflictuel à la norme de la part du patient peut être analysé dans le cadre politique, social et culturel. Il n’est pas forcément facile de se déprendre des idéaux familiaux, sociaux et éducatifs qui nous ont été inculqués. Une ambivalence face à ces idéaux peut faire l’objet d’un travail thérapeutique, mais ne doit pas autoriser les thérapeutes à imposer leurs valeurs à leurs patients (par exemple: la valeur du mariage et du travail, de la famille, du couple hétérosexuel, de la monogamie, la place de l’argent, le rapport au corps …).

Par ailleurs, les prises de position de certains psys dans les médias relevant de la maltraitance théorique, telle que Françoise Sironi l’a décrite4, peuvent susciter une appréhension légitime à entamer un travail thérapeutique.

Posons nous la question de nos propres limites. Si la rencontre nous donne l’impression que nous ne serons pas en mesure d’entreprendre un travail profitable pour le patient gardons la possibilité de l’orienter vers un thérapeute différent. Quand nous nous mettons à faire appel à des stéréotypes nous sortons de la relation thérapeutique.

Témoignage d’un thérapeute inclusif

« Lors du-des premiers entretien-s tout particulièrement, et dans les suivants (pour éviter d’être dans une représentation figée et figeante), je fais en sorte d’être dans l’accueil de l’histoire de la-du patient-e/client-e en repérant comment il-elle se genre, se prénomme, ou parle de son entourage en mettant mes représentations en suspens. Par là j’entends la vision du genre, de la relation affective, et de toute normativité sociale… Mettre nos valeurs, nos représentations acquise dans notre propre histoire en suspens, pour véritablement nous intéresser avec envie à l’univers de la-du patient-e/client-e face à nous, et lui faciliter la parole en ouvrant les questions .

Je préfère par exemple : « comment aimez vous être nommé-e ? » ou » comment souhaitez vous que je vous nomme? » à « quel et votre « prénom? qui peut induire que l’on souhaite connaître absolument se référer au prénom d’état civil. « Préférez vous parler de vous même au masculin, au féminin, un peu des 2, ou évitez vous tout terme qui le signifierait ? » ou « Préférez vous que je parle de vous au féminin, au masculin, un peu des 2, ou de façon indifférenciable ? » ou encore « J’ai remarqué que vous parliez de vous au masculin, au féminin, d’un peu des 2; est ce plus confortable pour vous ? » J’aime ajouter que dans le courant de la thérapie, il-elle n’hésite pas à me signifier si le genre, le prénom que j’emploie n’est pas adéquat, ou pas à ce moment là, ou n’est plus d’actualité.

Si vous souhaitez avoir quelques éléments sur la vie familiale : Comment décririez vous votre cercle familial ? Comment est composé votre système parental ? (en osant décomposer le système géniteur-trice, le-les couples parentaux sans genrer d’emblée le lien en demandant qui est votre « père » votre « mère », ceux qui ont eu un rôle social de « parents »(état civil), et ceux qui ont participé au rôle éducatif… sans y mettre de hiérarchie d’importance autre que celle de la-du patient-e/client-e. Je préfère laisser le client poser ses mots, et les reprendre, les interroger pour savoir ce qu’il-elle y met en les respectant. Osez lui permettre de vous reprendre si dans les séances suivantes vous vous trompez de terme pour parler d’une personne.

Si je souhaite parler de sa vie affective : « Que pourriez vous me dire de, qu’avez vous envie de me dire à propos de votre vie affective? Comment se compose votre entourage proche ? » Il est utile de le-la laisser nommer, qualifier les relations, et ne pas hésiter à interroger de façon ouverte les relations par exemple nommées comme « amoureuses », ou « amicales », ou autres termes employés. On peut explorer ce que signifie amicale, sexuelle, amoureuse pour la personne : un-e ami-e peut être ou pas un-e partenaire sexuel, un-e amoureu-se-x peut être ou pas un partenaire sexuel. Que signifie partenaire sexuel? Quel est la représentation de la sexualité ? Ne pas d’emblée l’associer à la génitalité. Ne pas d’emblée imaginer qu’il y a une sexualité, ou que s’il n’y en a pas que c’est souffrant.

Je préfère demander si une hiérarchie existe ou pas dans ses relations, et si elle est satisfaisante ou pas. On peut aussi explorer comment s’organise ou pas le désir ? S’il n’y a pas d’attirance ou d’envie, est ce confortable, inconfortable, satisfaisant, insatisfaisant ? Est ce par rapport au regard de la société ou un véritable inconfort-confort personnel ? L’asexualité est un choix possible, je n’hésite pas à le nommer. J’interroge vers qui, comment s’oriente le désir : « Le panel de genre des personnes qui vous attire, est il très large, très précis, changeant? » sans y mettre de hiérarchie, sans induire que ce serait mieux d’être attiré par un panel large ou précis, sans induire que cela est identitaire non plus.

« Comment vous définissez vous ? » Par exemple : Le fait d’être une femme-cis attirée exclusivement par des femmes-cis ne sous-entends pas qu’elle se considère comme Lesbienne, elle peut se définir comme FSF (femme ayant des relations sexuelles avec des femmes) ou pas y mettre de mot particulier et décider que cela ne la définit en rien. Il n’est pas intéressant de dire à contrario à une personne qui se définit comme Lesbienne « ne t’enferme pas » dans une étiquette, ce qui est enfermant ou pas pour nous ne l’est pas obligatoirement pour l’autre. Ne pas déduire non plus que le mot « lesbienne » ne définit que des femmes cis attirées par des femmes cis, là aussi tout est possible…

On peut y ajouter aussi le rapport à l’argent par exemple, « faut il gagner sa vie? » Je fais en sorte de ne pas imposer le schéma de soit disant unique réalité de travailler pour subvenir à ses besoins, ni comme supérieure aux autres. Certaines personnes cherchent des alternatives autres, certains artistes par exemple travaillent énormément sans rechercher à en retirer de l’argent, et s’organisent une vie matérielle satisfaisante autrement..

Absolument tout est interrogeable. »

Quand nous rencontrons un-e psy, quelles questions pouvons nous poser?

Toutes. Il n’y a pas de question indiscrète, il n’y a que des réponses qui le sont. Nos questions sont légitimes. Nous pouvons interroger le la psy sur le cadre horaire, la régularité, les tarifs, les méthodes…

Voici quelques suggestions issues de nos échanges :

Avant tout, il est important de sentir que le lieu est safe, soutenant. Le-la psy doit accepter de ne rien savoir, et si le-la patient-e est d’accord alors il-elle peut lui poser des questions si nécessaire, en se méfiant du voyeurisme. Une personne a par exemple relaté une parole de sa psy qu’elle avait trouvée alors adaptée : « si vous considérez que ce que je dis ne vous convient pas, c’est vous qui avez raison. » tandis qu’une autre a pu expliquer que lors d’un échange le psy lui avait répondu : « Non, vous pensez l’avoir vécu, mais vous ne l’avez pas vécu comme ça »…

Dans la rencontre avec un-une psy, il peut y avoir un enjeu de pouvoir puisqu’on est en position de demande, et que la légitimité est du côté du-de la psy. On peut ressentir la crainte de tomber sur une mauvaise personne, comment savoir à qui on a à faire ? Ce qui peut vous alerter :

-Phrases transphobes, sexistes, homophobes qui ne peuvent pas être remises en question. Les préjugés sociaux intériorisés peuvent vous conduire à accepter cela.

-Non respect du pronom : Un-e psy qui ne vous genrerait pas comme vous le souhaitez et l’avez exprimé.

-Ce que vous exprimez n’existe pas pour le-la psy, est nié d’emblée.

-Une personne qui déplace en permanence le problème que vous posez, qui vous impose son idée. Par exemple, un-e psy qui se focaliserait sur le rapport aux hommes d’une lesbienne comme explication de toutes ses difficultés relationnelles.

-Une personne qui vous impose un projet qu’il-elle a pour vous, à votre place. Une personne qui n’est pas prête à lâcher des pistes qu’elle vous a proposées. Un-une psy qui pour ce faire donne des conseils non sollicités.

-Quand vous faites systématiquement attention à ne pas aborder certains sujets que vous pensez irrecevables pour le-la psy.

-Attention, la relation thérapeutique conduit à s’attacher au-à la psy même si il-elle est maltraitant-e. Il-elle peut avoir une image de sauveur, ou de «celui qui sait». L’idée que la psychothérapie fait souffrir peut pousser à accepter beaucoup de choses inacceptables.

Vous choisissez votre psy, vous avez le droit d’arrêter la thérapie, de la remettre en question, à tout moment. Vous avez le droit de prendre le temps avant de vous engager. N’hésitez pas à exprimer vos doutes, vos réticences, vos peurs. Faites confiance à votre instinct, soyez à l’écoute de vos impressions: comment vous sentez vous à l’issue de la rencontre, avez vous envie de poursuivre avec cette personne?

Une thérapie se construit à deux.

Lexique

Trans: Une personne trans, transgenre, … est une personne dont l’identité de genre est différente de celle qui lui a été attribuée à la naissance.

Ftm: Un ftm, f2m, … est un individu né dans un corps dit « femelle », dont l’expression de genre est masculine.

Mtf: Une mtf, … est une individue née dans un corps dit « mâle », dont l’expression de genre est féminine.

Cisgenre ou cis: C’est une personne qui n’est pas trans. C’est à dire une personne dont l’identité de genre est conforme à celle qui lui a été attribuée à la naissance.

Safe: Ici nous entendons le mot dans deux de ses dimensions: la dimension féministe militante qui cherche à rendre un lieu le moins oppressif possible où on se sent en sécurité sur le plan physique et émotionnel; et la dimension sécurisante dans l’espace thérapeutique qui permet l’émergence d’une parole authentique.

Femme: Ensemble des femmes cis et femmes trans.

Homme: Ensemble des hommes cis et hommes trans.

Intersexe: Se dit d’une personne ne correspondant pas aux standards morphologiques du mâle ou de la femelle, d’une personne qui, dans son corps, ne sera pas conforme aux canons occidentaux de la binarité des sexes et qui en aura conscience. Le sexe biologique se présente comme un continuum, avec, aux deux extrêmes, les ‘sexes biologiques’ clairement définis et, au milieu, une large gamme de situations intermédiaires – des individus ‘intersexes’.

1 Nous utilisons le terme « psy » au sens large pour désigner tou/tes les thérapeutes du psychisme, les psychothérapeutes, les psychologues, les psychomotriciens, les psychopraticiens, les psychanalystes, les sexologues ou encore les psychiatres…

2 Par commodité, nous emploieront le terme générique de patient.

3 L’empowerment tel que nous l’entendons ici: le processus permettant un gain de liberté vis à vis de certaines représentations culturelles, sociales et politiques, permettant de s’approprier son vécu intérieur, favorisant la créativité.

4 Maltraitance théorique: « J’appelle donc maltraitance théorique, une maltraitance induite par les théories, les pratiques ou les dispositifs thérapeutiques inadéquats. Ce phénomène apparaît lorsque les théories sous-jacentes à des pratiques sont plaquées sur une réalité clinique qu’elles recouvrent, qu’elles redécoupent ou qu’elles ignorent. Elles agissent alors comme de véritables discrédits envers la spécificité des problématiques et des populations concernées. Ce type de maltraitance a un impact direct et visible sur les patients, les cliniciens, et sur la production de savoir dans la discipline concernée. On comprend alors que la portée de la maltraitance théorique n’est pas uniquement clinique, elle est politique.
La maltraitance par les théories et les pratiques génère des symptômes spécifiques qui sont souvent confondus avec la pathologie initiale du patient. » Françoise Sironi : « Maltraitance théorique et enjeux contemporrains de la psychologie clinique » disponible ici: www.ethnopsychiatrie.net/actu/maltraitance.htm

L’effet dodo

La nuit tout est différent. J’ai longtemps eu peur des monstres. J’ai longtemps utilisé le sommeil comme solution de repli idéale face à la terreur, face à une trop grande tristesse ou une colère énorme. Ça change. Depuis quelques mois j’ai tendance à très peu dormir dans ces situations. Surtout si je dors seule.

Quand il y a quelqu’un à côté, l’entendre dormir peut être enveloppant et mettre en route l’effet dodo. Si la peine est trop criante, il y a moyen de trouver une oreille, une épaule, un coin chaud où s’enrouler. Mais quand je suis seule… Le lit peut paraître hostile. La nuit factice. Les pensées filent dans tous les sens. Des petits morceaux de chansons sont là, à cogner en mode repeat. Une autre manière de ne pas ressentir ce qui est trop fort? Ce qui est collé à ma rétine et qui ne s’en va pas en fermant les yeux…

Puis vient le temps de l’inquiétude : et si je ne dormais plus jamais? C’est mon bien le plus précieux. C’est mon allié dans les moments de dépression aussi loin que mes souvenirs remontent. Dans la douleur aussi. Dans l’ennui. Hop effet dodo. Ça temporise, ça évite d’y être trop. Et là non. Je suis obligée d’y être. Petit gredin d’appareil psychique. Il a choisi de procéder autrement. Trente ans que ça durait. Merde alors…

Ce qui fait la différence désormais? Je crois que c’est d’accepter de grandir enfin. De me savoir seule dans ma tête. Toute seule dans mes baskets. Pas de monstres dans la chambre. Pas de personne contenante H24. C’est fini. C’était le moment d’arrêter. C’est incroyablement douloureux de faire le deuil de ça. C’était pourtant tellement illusoire. Probablement depuis toujours en fait. Vertige.

Il y a peu j’ai accepté de lâcher un filet ultra protecteur jusqu’alors. Une autre illusion. Celle que l’autre se doit d’être toujours là. Tel un bébé koala je me suis toujours cramponnée. Avec cette tyrannie qu’ont les tous petits. Tu dois être là pour moi. Tu es indispensable. Au secours.

CryingBaby

Alors me voilà en pleine nuit, bataillant avec le temps. N’y croyant plus trop. Que se passe-t-il quand il ne se passe rien? Qui appeler au secours? Ai-je finalement besoin de secours? J’ai quoi en stock? Inventaire. J’imagine l’autre, l’absent. La colère totale m’envahit. Tout est foutu. Je suis abandonnée. Je te déteste. Tu t’es éloigné. Tu as vécu ta vie. C’est atroce. Tout se brise indéfiniment. Je n’ai plus le sens de la forme. Mon imagination galope. Le pire est là, en train de ricocher dans ma tête. C’est l’abandon total. La chute sans fin.

La fatigue amène son lot de flou. Le refrain de Powerslave passe en boucle pour la millième fois depuis le début de cette interminable nuit. Il ricoche de manière grotesque.

Tell me why I had to be a power slave
I don’t want to die, I’m a god, why can’t I live on?
When the Life Giver dies, all around is laid to waste.
And in my last hour,
I’m a slave to the power of death.

Pas la force de bouger. Pas la capacité de m’abandonner. Mais alors quoi? Je fais quoi moi maintenant?

Voilà l’apathie. Quelques minutes d’accalmie. Un vague sommeil agité. Un plan séquence en boucle. Un guichet où on me répond de manière inappropriée inexorablement, ça va vite, il faut partir. Et ce guichet à nouveau. Et cette nouvelle réponse incompréhensible et inadaptée. Réveil.

L’autre a eu raison de s’absenter. L’autre n’est pas ma possession. Je ne peux pas dépendre d’une présence. C’est fini. Le bébé au fond de moi à hurlé de rage toute la nuit. Je l’ai écouté, je l’ai regardé. L’ai-je accompagné ? Je ne crois pas. Tiens le soleil s’est levé. C’est beau. C’est rassurant. Le temps reprend du sens. Ma bienveillance revient. Ma rage s’est éteinte. Tiens, je vais écrire…

Pour penser l’amendement « anti-anorexiques »: une lecture de Susan Bordo

En cette période de controverse autour d’un amendement « anti-anorexiques » au sein de la loi de Santé Publique, il me semble intéressant de revenir sur le travail de Susan Bordo pour penser la normalisation des corps avec un regard de psychologue. Il y aura toujours un psy expert de quelque chose pour donner son avis, en l’occurrence ici sur les TCA, et il me paraît salutaire, comme toujours, de proposer d’autres discours…

Susan Bordo est une philosophe américaine née le 24 janvier 1947. Elle est de confession juive et enseigne à l’Université du Kentucky. Elle y tient une chaire aux « Humanités » où elle enseigne l’anglais et les « women studies » (études sur les femmes). Elle travaille particulièrement dans les champs des « gender studies », des « cultural studies » et des « body studies ». Aux États-Unis et plus généralement dans les pays de culture anglo-saxonne, il est fréquent que se créent dans les universités des chaires de -quelque chose- study pour approcher des questions à travers un prisme spécifique -par exemple ici, le prisme du genre, de la culture populaire, du corps- et de les faire se rencontrer, les croiser, les dialectiser, étudier leurs intersections.

Bordo travaille sur les psychopathologies identifiées comme féminines, sur la chirurgie esthétique et les rapports racistes aux corps. D’un point de vue philosophique, elle critique notamment la rationalité cartésienne et le dualisme corps/esprit qui conduisent à construire historiquement le corps en dehors du « self » (le soi). Elle explore surtout le binarisme homme actif / femme passive. Selon elle, la pensée cartésienne nous a conduit à binariser le genre de manière solidement catégorisée. Elle souhaite sortir du dualisme qui a conduit à situer les hommes du côté de l’intellect et les femmes du côté du corps. Pour cela elle utilise un cadre théorique matérialiste pour envisager la matérialité du corps. Son idée théorique principale est que la connaissance est incarnée (le mot en anglais est parlant « embodied » qu’on pourrait traduire littéralement par « encorporé ») et qu’elle est produite en partant d’un point le vue (cf : les savoirs situés). Pour Bordo, le corps est un texte à inscrire et à interpréter, ce qui me paraît particulièrement intéressant en tant que psychologue.

Le féminisme des années 60/70 envisageait le corps féminin comme étant façonné par le social et construit historiquement comme un territoire colonisé. Selon Bordo une telle idée définit les femmes comme des victimes qui vivent passivement et de manière soumise dans la société patriarcale, le corps féminin étant envisagé comme une tabula rasa en attente d’inscription. Pour dépasser une telle classification Bordo s’intéresse à l’aspect racial, l’aspect économique et de classe.

Dans une perspective d’analyse culturelle, elle explique que les règles de la féminité sont transmises de plus en plus par le biais d’images standardisées, en particulier par le biais de la télévision et de la presse qui travaillent insidieusement à imposer des modèles de beauté corporelle construits comme des choix librement consentis par celles qui en sont les victimes. Elle dénonce une homogénéité des corps féminins en apparence librement choisie. Bordo utilise Foucault pour critiquer, analyser et mettre en lumière ces pratiques féminines normatives de la culture occidentale. Elle reprend cette idée de Foucault que le pouvoir n’est pas la coercition physique extérieure au sujet mais la surveillance individuelle du sujet sur lui-même.

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L’ouvrage dont est extrait le texte que je souhaite partager s’intitule « Unbearable weight : feminism, western culture, and the body. » ( c’est à dire : Un poids insoutenable : le féminisme, la culture occidentale et le corps). L’objet de cet ouvrage est de travailler sur l’impact de la culture populaire (magazines, télévision, etc.) sur le façonnage du corps féminin. Bordo prend appui sur des figures psychopathologiques emblématiques de ces enjeux pour les analyser dans une perspective féministe. Elle traite en particulier de l’hystérie, l’agoraphobie, l’anorexie et la boulimie. Elle s’intéresse aux pratiques corporelles obsessionnelles de la culture contemporaine qu’elle ne souhaite pas décrire comme anormales ou étranges mais comme des fantasmes inhérents à cette culture. (par exemple, la chirurgie esthétique, les régimes obsessionnels, l’entraînement physique). L’objet de ce texte est montrer que des pathologies telles que l’anorexie et la boulimie ne peuvent être abordées que par leurs seules dimensions médicales et psychologiques. Elles sont des cristallisations complexes de la culture occidentale. Elle les envisage aussi comme des lieux de résistance à la domination tout en révélant l’effet dévastateur de cette culture sur les corps des femmes.

Voici le lien vers l’aimable traduction de Mira Younes, le livre n’étant à ce jour pas publié en français: Susan Bordo

Jouer aux jeux vidéo en hôpital de jour pour enfants: subvertir un objet du quotidien, faire la fête dans l’institution

Il y a un peu plus d’un an, j’ai participé à un colloque passionnant organisé par l’association Hébé où nous avons présenté avec Mehdi Debbabi-Zourgani, psychologue clinicien, nos expériences et réflexions sur les médiations vidéo-ludiques auprès d’enfants et d’adolescents, en insistant sur leurs effets cliniques et institutionnels. Plus récemment, j’ai présenté à nouveau ce travail dans le cadre du p∞p 2014, un festival de hacking, à un public plus vaste de curieux et de bricoleurs.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à ce sujet, je travaillais en tant que psychologue institutionnelle en hôpital de jour pour enfants. J’ai accompagné l’équipe soignante dans sa pratique et sa réflexion alors qu’une partie de cette équipe a souhaité utiliser des jeux vidéos dans les activités thérapeutiques. Les jeux vidéo en tant qu’objets culturels questionnent l’institution dans la place qu’elle laisse au désir et au plaisir, particulièrement dans le travail de médiation thérapeutique. Les préoccupations relativement nouvelles que cette activité a fait émerger et auxquelles j’ai pu assister étaient liées avant tout au bouleversement du rapport soignant/soigné que la pratique du jeu vidéo pouvait induire. La violence supposée des jeux vidéo dans les représentations courantes et les tabous relatifs aux pratiques du soin liés à la crainte du «trop» de plaisir ont été également mises au travail au cours de nos échanges. Aujourd’hui je ne travaille plus à l’hôpital de jour mais je reçois toujours en reprise les soignantes de l’atelier Wii. C’est ce travail de reprise qui sera le support de mon propos.

Quels soins et pour qui?

L’institution dans laquelle s’est déroulée cette aventure a pour vocation de soigner à temps partiel, ou complet, des enfants âgés de 5 à 14 ans souffrant de troubles graves de la personnalité et du développement, qu’on appelle couramment psychoses et autisme. Bien souvent, ces patients n’ont pas d’appétence particulière à communiquer verbalement ou à être en contact avec les autres. Ils ont des difficultés à se socialiser. C’est pourquoi des activités de groupe leur sont proposées principalement. Il est fréquent que certaines de leurs capacités cognitives soient altérées tandis que d’autres sont supérieures à la «normale» ou bien organisées différemment. Ces enfants présentent bien souvent des centres d’intérêt restreints et répétitifs. Par exemple, un jeune patient de l’hôpital de jour, tellement fasciné par les cartes routières qu’il connaît tous les axes de la région, aimait indiquer aux adultes les routes à prendre pour se rendre d’un lieu à un autre.

Une pédopsychiatre, une psychologue consultante recevant les familles et un cadre de santé veillent au bon déroulement des soins et décident en concertation avec l’équipe des orientations à prendre. Les patients sont accueillis par une équipe d’infirmières et d’infirmiers présents de manière continue du matin au soir. Les enfants ont un emploi du temps personnalisé composé de temps de classe spécialisés, de psychothérapie, de rééducations orthophonique et psychomotrice, ainsi que d’ateliers thérapeutiques qui utilisent différents supports de médiation comme les arts plastiques, la musique, l’eau en piscine, le massage, la cuisine, la lecture de contes, la rédaction d’un journal, le judo, etc. Les enfants ne sont pas consultés quant à leur participation aux ateliers. Pourtant, avec l’arrivée de l’atelier Wii certains nous ont montré leur intérêt à participer à un atelier plutôt qu’à un autre.

Mon travail consistait en particulier à accompagner les infirmières et infirmiers pour qu’ils puissent continuer à penser et à maintenir leur créativité dans les soins. La capacité de rêverie peut en effet être vivement attaquée dans les mouvements de régression psychotique des enfants et parfois il ne reste plus que le corps pour s’exprimer. Les mots et les images peuvent s’assécher. J’étais présente aux réunions cliniques et institutionnelles, pour un groupe de parole hebdomadaire de l’équipe et pour des temps de reprise mensuels pour chaque atelier thérapeutique. Je ne rencontrais les enfants dans ma pratique qu’au travers des paroles de leurs soignants, ou bien de façon fortuite au détour d’un couloir…

Le choix de la médiation thérapeutique par la console Wii :

Un petit groupe d’infirmières a souhaité mettre en place un atelier thérapeutique dont le support de médiation serait une console de jeux vidéo Wii. Quels ont été les effets de la mise en place d’un tel dispositif sur l’institution, mais aussi sur les soignants et leur manière d’aborder leurs jeunes patients? Cette médiation a permis de mobiliser les soignants à la fois dans leur écoute et dans leur accueil des enfants, sur un registre groupal en particulier. Le plaisir pris ensemble a été un vecteur notable de cette mobilisation. Le plaisir de penser et de faire des liens, particulièrement présent dans les temps de reprises des infirmières, en a d’ailleurs été un avatar.

Le souhait de la médiation vidéo-ludique provient d’une interrogation sur la place qu’ont pris peu à peu les jeux vidéos, leurs mondes et leurs personnages dans la vie quotidienne et imaginaire des enfants pris en charge. Les infirmières sont parties du constat que les enfants possédaient rarement des jeux de société et des livres de contes, mais bien plus souvent des consoles de jeux vidéo. Elles se sont même demandé si les jeux vidéos n’avaient pas remplacé ces objets classiques et l’impact que cela avait sur les possibilités des enfants d’entrer en relation avec les autres, tant dans leur vie familiale et sociale, que lors des temps de soin. Remarquant qu’il était compliqué d’intéresser les enfants aux jeux de société, mais qu’ils semblaient en revanche captés par les écrans qu’ils rencontraient, l’idée d’un atelier thérapeutique utilisant ces dispositifs ludiques comme médiation a donc germé dans l’esprit de ces infirmières. D’ailleurs, la création de cet atelier jeux vidéo a été concomitante de l’arrêt d’un atelier jeux de société qui existait depuis longtemps, mais le lien n’a pas été fait par l’équipe.

Il me semble intéressant de mettre en avant d’emblée que les soignantes n’ont pas eu pour réflexe de lutter contre ces jeux qui font partie de la vie des enfants, alors qu’elles n’ont pas nécessairement une pratique et une connaissance très poussée des jeux vidéos, voire aucune. Elles ont au contraire pensé qu’il serait sûrement intéressant et probablement thérapeutique d’accompagner les enfants dans leurs rencontres avec ces espaces et ces objets, qui de toute manière font partie de leur quotidien. Cette manière de faire est caractéristique du travail soignant de l’hôpital de jour. C’est ce qu’on nomme la médiation thérapeutique: détourner un objet du quotidien pour en faire un objet de soin. C’est à travers cette expérience que nous allons nous rendre compte que les jeux vidéos n’ont pas été reçus comme n’importe quels autres objets. Ces objets de la culture enfantine et adolescente ont été le support d’une relation différente entre les enfants et les adultes.

A quoi peut servir une Wii en médiation thérapeutique?

La console de jeux Wii est effectivement relativement populaire auprès des enfants soignés à l’hôpital de jour et un certain nombre en possède une. Les infirmières notent cependant que les enfants utilisent, aux dires de leurs parents, ces consoles seuls exclusivement, ce qui est bien éloigné de l’image que l’on peut se faire d’une famille jouant à la Wii, dont l’attention conjointe est portée vers l’écran dans la bonne humeur d’un jeu partagé. La console propose un certain nombre de possibilités d’utilisations dont nous pressentons déjà qu’elles vont dépendre de qui l’utilise. En effet, les enfants reçus à l’hôpital de jour ne montrent pas d’appétence particulière à communiquer ou à jouer avec un autre: auront-ils envie de jouer en groupe thérapeutique? Voyons donc ce que permet cette machine, avant d’étudier l’utilisation qui en est faite par les enfants et leurs soignants à l’hôpital de jour.

La console a la particularité d’impliquer assez directement le corps des joueurs dans la mesure où un capteur reçoit les mouvements que le joueur fait avec la manette qui a la forme d’une télécommande comportant quelques boutons simples, que l’on peut relier à une deuxième manette de sorte que les deux mains sont utilisées selon les besoins du jeu. Quatre dispositifs de ce genre peuvent être reliés sans fil à la console simultanément pour jouer ensemble. Un accessoire peut être ajouté pour certains jeux, il s’agit d’une plate-forme, la balance board, sur laquelle le joueur peut monter pour y réaliser des mouvements, en mettant en jeu l’équilibre de son corps et le placement de ses pieds. Un certain nombre de petits jeux sont fournis avec la console: bowling, tennis avec les manettes, ski, cerceau, parcours aérien avec la plate-forme, par exemple.

Chaque joueur est invité à créer son avatar (un “Mii”) sur la console pour participer à ces jeux. Il y sera conservé et l’on pourra le retrouver avec tous les autres avatars enregistrés dans un lieu virtuel nommé “la place Mii”. On peut d’ailleurs y attraper à l’aide d’une main qui apparaît à l’écran, commandée par le joueur, les différents Mii ou encore décider de les aligner ou de les faire parader. Lorsqu’un jeu collectif a lieu, il se peut que les personnages non jouables qui sont les figurants de l’action soient choisis aléatoirement par la console parmi les Mii que les joueurs n’utilisent pas à ce moment. Ainsi, on peut voir passer à l’écran un avatar non utilisé au moment du jeu. Le joueur peut façonner son Mii dans certaines limites, les Mii ayant tous une forme semblable prédéfinie, un peu à la manière des personnages de Lego ou de Playmobil. On peut choisir le genre, la couleur du vêtement, les détails du visage, la couleur de la peau et des cheveux, ainsi que la taille et la silhouette à l’aide de curseurs allant de “maigre” à “gros” et de “petit” à “grand”.

Discours de l’équipe soignante sur les objets numériques et leurs effets délétères :

Les infirmières ont fait acheter à l’institution la console et quelques jeux qu’elles ont imaginé être adaptés aux enfants reçus à l’hôpital de jour et porteurs des enjeux des soins, c’est à dire des jeux de coopération, des jeux éducatifs et des jeux qui font appel à la motricité, dans l’optique de les utiliser pour favoriser la communication, la cognition et le rapport au corps propre et à l’autre. Elles n’ont pas prévu au départ de jeux simplement dans l’optique de s’amuser.

L’achat d’une console de jeux avait effectivement suscité dans l’équipe des réactions hostiles. L’objection principale : ces enfants étaient bien assez perturbés comme ça et les faire jouer à des jeux vidéos revenait à aggraver le mal. Il y avait aussi des soignants pour qui la pratique du jeu vidéo procurerait trop de plaisir, ce qui serait incompatible avec le travail sérieux que l’on faisait dans cette institution. Voire, cela saperait l’autorité des adultes. Cela n’a pas manqué de susciter du débat sur les pratiques des uns et des autres, notamment sur la place du plaisir dans les soins psychiques. Les jeux vidéo étaient perçus comme dangereux, excitants, « psychotisants », et allant donc fondamentalement à l’encontre du soin psychique, tâche primaire de l’institution.

Proposer un atelier Wii était dans ce contexte plutôt subversif. Cela revenait à remettre en question un fondement de l’institution. Il a d’ailleurs été compliqué pour les infirmières qui portaient ce projet de se sentir légitimes dans le soin proposé. Les jeux vidéo ont été par la suite régulièrement dénoncés en réunion de synthèse comme des éléments de la vie quotidienne des enfants aggravant leurs troubles, ou encore comme des vecteurs de violence ou d’abandon parental à la “nounou numérique”. Ces réflexions existaient déjà au sein de l’équipe mais elles se sont faites plus fortes dès lors que l’atelier a été proposé et la console achetée. La réaction institutionnelle s’est principalement exprimée de cette manière. On peut se questionner sur ce qui garantit la place de chacun dans ce contexte: le rapprochement que suppose le plaisir partagé entre adulte et enfant, soignant et soigné met à mal l’idéal du soin porté par l’équipe.

Le temps des observations  :

L’atelier n’a donc pas débuté à l’achat de la console. Les infirmières ont tout d’abord proposé aux enfants de jouer à la Wii lors de temps informels et de manière relativement dissimulée, ce qui a renforcé l’idée que ce n’était pas une médiation légitime mais une activité occupationnelle. Elles ont créé et sauvegardé des Mii les représentant. Elles ont proposé aux enfants qui venaient dans la salle vidéo de créer chacun le leur. Elles ont alors affiné leurs observations et leurs questions. Elles se sont par exemple demandé : Quel usage les enfants soignés à l’hôpital de jour font-ils des objets numériques et des mondes virtuels ? Comment se fait ils qu’ils sont nettement plus mobilisables dans cette activité ? Comment se représentent-ils quand ils créent leur Mii ? Un enfant a par exemple eu le besoin incessant d’aller se regarder dans le miroir pour chaque nouvel élément ajouté. Un autre, petit et très fort s’est représenté grand et fin, avec une barbe. Une fillette présentant des traits autistiques, évitant le contact visuel d’ordinaire, a eu la démarche de se retourner vers l’infirmière placée derrière elle pour la regarder, alors que le Mii représentant cette infirmière venait de passer aléatoirement à l’écran durant le jeu. Cette enfant n’avait alors que très rarement une telle attitude de contact visuel volontaire.

Il était dès lors évident pour les infirmières qu’elles n’avaient pas fait fausse route en proposant aux enfants d’utiliser la Wii. Ils leurs montraient et leur disaient des choses qui n’étaient pas habituelles. Les soignantes m’ont demandé un temps de reprise spécifique pour penser leur activité. Elles se sont senties soutenues par cet espace d’élaboration et ont ainsi pu faire part de leurs observations en réunion de synthèse, ce qui a interpellé notamment la pédopsychiatre, chef de l’unité, dont la curiosité avait été saisie. Elle a souhaité tester la console une prochaine fois, alors qu’elle ne participe pas aux activités thérapeutiques des enfants, par choix et probablement aussi par manque de temps. On peut imaginer que le constat d’une possibilité de lien avec les enfants à travers une médiation jeu vidéo avait fait son chemin dès lors. La pédopsychiatre a en effet réclamé un Mii la représentant, qui a été créé par les infirmières et un petit groupe d’enfants peu de temps après. Et qui a conduit à des observations intéressantes à nouveau. La pédopsychiatre avait envie de participer à cet espace, mais elle n’est finalement jamais venue physiquement. Pour autant, son Mii était créé, et bien que non utilisé, il passait de temps à autres à l’écran, aléatoirement dans certains jeux, comme c’est le cas avec tous les Mii enregistrés. Cela suscitait des réactions du côté des infirmières qui ont pu dire sur un ton ironique en reprise que “là au moins elles savaient où la trouver toujours” mais aussi du côté des enfants. L’un d’entre eux, qui pourtant ne parle que très peu et s’adresse rarement aux autres, s’est un jour exclamé « Tiens, c’est le docteur ! » lors de l’apparition de ce Mii. Chacun semblait dire à ce moment que les absents sont toujours quelque part. Et qu’il y a un lieu où on peut aller les chercher. La place Mii, un contenant du groupe?

La représentation de l’absent, la répétition du même et la sauvegarde dans la machine, concomitantes de l’élaboration du groupe:

On s’est mis alors à mentionner régulièrement les absents, en prenant appui sur ces Mii apparaissant de temps à autres, y compris ceux qui avaient quitté l’institution, dont le Mii était à ce moment conservé. Il m’est apparu alors que dans les autres ateliers thérapeutiques, les soignants ne pensaient pas à le faire, moi-même d’ailleurs, je n’avais pas pensé à poser cette question, pourtant basique, aux soignants à propos de leur manière de mener une activité thérapeutique en groupe. L’introduction de la médiation vidéo-ludique à l’hôpital de jour a permis de faire émerger dans le discours des soignants la grande difficulté à faire groupe pour les enfants. Avec la mise en mots de cette difficulté, tout s’est passé comme si l’on pouvait parler de groupe en tant que tel. L’équipe a commencé à penser au groupe et en groupe. Ces interrogations ont émergé précisément alors qu’un petit groupe émergeait autour de la Wii. Dès lors qu’on avait un Mii on avait une place dans ce groupe et on pouvait aller et venir, être sauvegardé sans disparaître. Il me semble que la médiation vidéo-ludique a été le support d’un lieu de contenance.

Il est apparu aux infirmières que les enfants faisaient assez spontanément groupe entre eux face à l’écran. Les enfants qui d’ordinaire sont isolés et peu mobilisables se sont montrés différents. Toute la culture que suppose le jeu vidéo est apparue aux soignantes dans leurs échanges avec les enfants, mais aussi dans les échanges qui ont spontanément émergé entre les enfants, à propos des jeux qu’ils connaissaient, des personnages qu’ils appréciaient. Il y eut de l’entraide entre les enfants pour résoudre des énigmes et passer des difficultés, peu à peu la possibilité de regarder l’autre jouer, de le guider. Les infirmières ont vu des enfants qu’elles connaissaient bien sous un jour nouveau et ont pu apprendre d’eux d’une manière inédite. Par exemple, un enfant d’ordinaire provocateur avec ses soignantes et qui était vécu comme désagréable et inquiétant par l’équipe, qui le disait souvent manipulateur et pervers, a voulu refaire encore et encore le même jeu. Il a dit qu’il avait envie de s’entraîner pour comprendre comment franchir un niveau, montrant un intérêt et une implication dans la durée inhabituelle. Un jour il a dit lors d’un repas à une infirmière « ça y est, je sais comment faire pour y arriver », souhaitant reprendre le jeu. Il a franchi l’obstacle, suscitant l’admiration des soignantes qui elles-mêmes ne parvenaient pas à passer ce niveau. Le jeu vidéo a été le support d’un intérêt partagé et d’un autre mode de relation qu’à l’accoutumée entre cet enfant et les soignantes. Elles ont constaté l’apparition du désir de gagner, de franchir les obstacles, de passer les niveaux et même du désir que l’autre passe les niveaux en l’aidant par la suite. Elles ont constaté ce désir en elles, mais aussi dans ce que les enfants donnaient à voir et à entendre. Les enfants n’avaient pas exprimé cela avec d’autres médiations. Qu’est-ce que le jeu vidéo permet de mobiliser chez des enfants qui ont d’habitude une grande difficulté à jouer, se sont elles alors demandé.

Contenance, enveloppe et relation de soin soutenues par l’utilisation de la médiation vidéo-ludique:

Les infirmières ont par ailleurs été surprises d’être tant sollicitées dans leur contenance, physique et verbale, par des enfants qui dans les autres activités ne sont pas demandeurs de cette relation de façon aussi directe. Elles ont été surprises de la spontanéité avec laquelle un enfant pouvait leur prendre la main pour solliciter un appui, un guidage ou une réassurance dans un jeu d’équilibre. Elles se sont autorisées à avoir des attentes en terme de groupe pour les enfants. Les infirmières ont également pris soin de séquencer les temps de jeu et d’échange en groupe, ou encore de couper le son quand cela envahissait certains enfants. Elles ont contenu et sollicité les enfants en tant que groupe de façon spontanée d’autant plus facilement qu’elles ont été satisfaites de ce que la médiation leur avait permis. L’utilisation de la console de jeu semble dans ce contexte favoriser la relation de soin. De quoi permet-elle de se dégager? Une des infirmière a formulé en reprise qu’avoir une Wii s’apparentait à avoir une intervenante extérieure à l’institution qui prenait en charge la mission d’animation et lui laissait ouvert le champ du soin. Elle faisait référence à l’atelier thérapeutique à médiation artistique pour lequel une intervenante art-thérapeute extérieure à l’institution intervient.

Résistances à la proposition de l’atelier Wii comme atelier thérapeutique:

Au moment de faire le bilan de l’année durant lequel les soignants peuvent proposer de reconduire ou non les ateliers thérapeutiques et en proposer d’autres, le groupe d’infirmières a proposé un projet écrit d’atelier Wii à l’équipe. Il a été compliqué de trouver un créneau horaire et d’accepter de laisser des enfants y participer. L’horaire proposé a mis cet atelier directement en concurrence avec l’atelier judo, très apprécié de l’équipe, ce qui n’est pas anodin.

Lors des propositions pour attribuer à tel ou tel enfant un atelier, l’atelier Wii a quasi systématiquement été écarté au profit de l’atelier judo. L’organisation du planning des ateliers obtenue à l’issue de ces échanges a été particulière: tous les enfants et les infirmiers allaient soit en judo, soit en Wii de sorte qu’il n’y avait à ce moment plus personne en groupe de vie, configuration inhabituelle qui montre à mon sens le rapport de force institutionnel inconscient en cours.

Plus tard dans l’année, un enfant n’a plus été en mesure d’aller à l’atelier judo car il s’était blessé et les soignants de cet atelier, au lieu de lui proposer de rester dans l’atelier en y participant d’une manière différente, ou bien de retourner sur son groupe de vie, ce qui n’était pas possible, ont décidé de le laisser sans plus de discussions aux soignantes de l’atelier Wii auquel “il n’avait qu’à aller jouer un peu en attendant de pouvoir revenir au judo”. Les soignantes de l’atelier Wii ont largement échangé entre elles en reprise autour de cet événement vécu comme une attaque, tout en évitant de l’aborder en équipe. Elles ont eu l’impression que leur atelier et leur pratique n’étaient pas reconnus et qu’on pouvait telle une garderie y déposer les enfants dont on ne voulait plus, sans prendre en compte le cadre de l’atelier et le processus qui s’y déroulait de semaines en semaines. Elles ont formulé par la suite régulièrement leur lassitude d’avoir le sentiment d’animer aux yeux de leurs collègues un “sous atelier”, une “garderie”, un “temps occupationnel” non reconnu.

J’ai discuté avec une ancienne infirmière de l’hôpital de jour, qui a contribué aux débuts de l’atelier Wii. Elle a été interpellée sur la concurrence entre ateliers Wii et judo. Elle s’est alors souvenu de la création de l’atelier judo, auquel elle avait également participé à ses débuts. Elle m’a raconté que cet atelier avait été très difficile à proposer en équipe, comme l’a été l’atelier Wii. Certains membres de l’équipe, hostiles à cet atelier, pouvaient par exemple dire aux soignants qui partaient au judo qu’ils partaient « se tripoter ». Quand un enfant se montrait violent, on disait que c’était « de la faute du judo ». Elle a souri à l’idée que l’atelier judo, pourtant considéré comme un atelier légitime, a été aussi mal reçu que l’atelier Wii l’a été plus récemment.

Élaborations dans l’institution :

Et pourtant, l’atelier Wii fonctionnait bel et bien. Les infirmières ont commencé à chercher de nouveaux jeux et se sont débrouillées pour faire flasher la console, c’est à dire y faire installer (de manière pirate) un petit logiciel qui permet de lire les jeux gravés et téléchargés. Concrètement, cela leur a permis de tester un certain nombre de jeux sans avoir à tenir compte du budget. Elles ont commencé à réfléchir à ce qui serait “un bon jeu” pour les enfants du groupe. Ce bon jeu serait “bon pour tous les enfants du groupe”, “tout le monde apparaîtrait à l’écran en même temps”, et “personne ne serait laissé derrière”. Ce fut une belle illustration de l’illusion groupale que ce groupe constitué autour de l’atelier Wii était en train d’élaborer. Une infirmière a par ailleurs réalisé que lorsqu’elle jouait chez elle avec ses enfants elles ne ressentait pas les mêmes difficultés à effectuer certains mouvements avec les manettes que lorsqu’elle était en atelier à l’hôpital de jour, prenant ainsi conscience des mouvements transférentiels groupaux qui la traversaient.

Par la suite les soignantes ont pu énoncer en reprise ce qu’elles ont nommé “les tabous de la Wii”. Tout d’abord, elles ont formulé leur gène à prendre du plaisir en jouant. Et si quelqu’un les voyait? Que penserait-il? Après tout, elles n’étaient pas payées pour prendre du bon temps… Elles m’ont alors indiqué qu’elles prenaient grand soin de bien tirer les rideaux de la salle de vidéo dans laquelle l’atelier se déroule. Nous avons réfléchi ensemble à la dimension masturbatoire que sous tendait une telle activité et dont elles n’avaient pas pris conscience. Énoncer cela a eu pour fonction de lier l’excitation menaçante et a permis aux infirmières de proposer aux enfants de jouer au jeu “Just Dance” lors de séances suivantes. Ce jeu propose aux joueurs de réaliser ensemble une chorégraphie. Des séances à la tonalité très collective avec une indifférenciation soignantes/enfants et à dominante ludique ont émergé, qui ont ensuite été relatées avec beaucoup de plaisir par les soignantes en reprise. Il me semble que l’élaboration qu’elles ont pu faire en reprise leur a permis de régresser avec le enfants, dépassant le danger de l’excitation.

Le deuxième “tabou” concerne la violence. Les infirmières se sont aperçues tout d’abord qu’elles oubliaient systématiquement de proposer aux enfants le jeu de boxe qui est fourni avec la console. En en parlant en reprise, elles ont pu dire leur difficulté à envisager de proposer quoi que ce soit qui puisse générer de la violence, tout en concédant bien volontiers que le jeu de boxe proposé sur la Wii n’était pas violent en soi. En effet, il s’agit d’un jeu où deux Mii peuvent s’affronter dans un combat en suivant les règles de ce sport à l’aide des manettes. Il n’y a pas de sang ou encore de cris, ce n’est pas un jeu de combat. L’une d’entre elles a pu dire alors qu’il déjà bien compliqué de proposer cet atelier au sein de l’institution et que ça serait se mettre encore en difficulté vis à vis des autres. Longtemps, elles n’ont pas souhaité proposer un jeu d’affrontement aux enfants. Elles ont finalement utilisé longtemps après le jeu Smash Bros. dans lequel on joue tous ensemble sur le même écran, avec un personnage connu des jeux Nintendo chacun, et où le but est de battre tous les autres, de les faire tomber de la plate-forme, sur laquelle ils peuvent être remontés plusieurs fois avant le game over.

Au fil des années, l’atelier Wii s’est institutionnalisé. Désormais, les soignantes découpent l’année en séquences, lors desquelles elles proposent des jeux différents: un jeu sur la balance board, un jeu de course, un jeu de coopération, etc. A la fin de chaque séquence de quelques semaines, elles proposent aux enfants de choisir un jeu qu’ils aiment et d’y jouer lors d’une séance. Le cadre de l’atelier a été élaboré au fil du temps, et il se compose en trois parties: un temps de retrouvailles et d’échange au sujet de la séance précédente, un temps de jeu et un temps de parole à propos de ce qui s’est passé dans la séance, avec éventuellement un échange autour de la séance suivante.

Le groupe en quête de légitimité a commencé par jouer à des jeux éducatifs et faisant appel à la cognition (par exemple, Cerebral Academy) et à des jeux prévus pour les 3 ans et plus, pour que cela ne soit «pas trop difficile pour les enfants». Au fil du temps, les soignantes se sont autorisé de plus en plus de jeux suscitant du plaisir et ne présentant pas nécessairement d’aspect éducatif. Cela a commencé alors qu’ils jouaient à un jeu dans lequel ils fallait résoudre des puzzles. Une fois le puzzle résolu, une animation apparaissait: un cuisinier portant un gros gâteau tombait et écrasait le gâteau par terre. Les enfants aimaient particulièrement ce moment qui les faisait rire et cherchaient à revenir à cette séquence. Les infirmières ont réalisé que ce n’était pas tant le jeu précédant l’animation qui plaisait aux enfants, mais le plaisir pris à revoir cette séquence. Elles ont par la suite proposé Just Dance pour finir en apothéose avec les Lapins Crétins, un jeu qui met en scène des personnages mentalement instables, idiots, qui courent dans tous les sens et poussent des cris. Ils sont souvent affublés d’une ventouse à déboucher les toilettes. Leurs yeux bleus deviennent rouges et un peu fous, avec un regard divergent, quand ils se mettent à hurler. Un jeu pas du tout éducatif et carrément pulsionnel. Ces lapins représentent assez bien l’image qu’on peut avoir des enfants de l’hôpital de jour… C’est assez emblématique de ce que j’ai pu entendre au fil des séances de reprise: un groupe qui commence avec du sérieux, de l’éducatif, pour petit à petit s’autoriser le plaisir de danser ensemble, puis d’incarner un lapin crétin.

Un groupe émerge contre l’institution et se permet de prendre du plaisir: la médiation vidéo-ludique, un support d’empowerment?

Il est intéressant de noter que c’est contre l’institution que ce groupe a pu se constituer. Un parallèle peut être établi avec la médiation elle même: c’est de cette manière que les jeux vidéos se sont en effet intégrés à la culture, en tant que “sous-culture” construite contre, ce qui n’est pas sans rappeler notre soi-disant “sous atelier”…

La question du “trop de plaisir” que les infirmières ont apporté en reprise me semble centrale concernant les jeux vidéos et ce qu’ils sous-tendent de menaçant vis à vis du “sérieux” du soin. C’est finalement en liant l’excitation procurée par le jeu en reprise, parallèlement à la lutte pour faire émerger cet atelier dans les interstices qui lui ont été laissés, qu’il s’est institutionnalisé. On peut se demander si finalement le fait d’avoir été d’emblée désignée comme une activité illégitime n’a pas permis de faire groupe contre le reste de l’institution.

De même, il y aurait quelque chose de dangereux ou d’insupportable à oublier la frontière soignant/soigné. En ceci, les jeux vidéos semblent justement proposer un support de régression intéressant, dans la mesure où c’est un support qui permet de lever ces distinctions, le temps du jeu. Le support de l’écran offrirait cette possibilité de jeu identificatoire. Les infirmières me rappelaient en s’en amusant que lors de la première séance, elles avaient mis quinze minutes à lancer le jeu, ne sachant pas comment insérer le CD. Un enfant était alors venu à la rescousse. Désormais, à chaque nouveau groupe, tandis que des enfants ont déjà participé mais d’autres commencent seulement l’atelier, les soignantes proposent aux enfants de refaire tous les Mii. On peut changer d’une année à l’autre, on peut arriver dans le groupe mais aussi en partir. Lors de l’absence de l’une des soignantes, l’autre s’est amusée à modifier son Mii avec les enfants, en l’affublant de traits grotesques, dans l’attente de sa réaction à son retour dans le groupe. Une bonne blague… d’enfant.

Le plaisir d’être ensemble découvert simultanément par les soignantes et les enfants, et ce dans un mouvement de constitution d’un groupe contre l’institution, garante de la pérennité des soins, mais aussi de ce qui se maintient contre le désir individuel, a permis le travail de liaison pulsionnel maintenant la tension qui permet aux infirmières de rester soignantes et de continuer à penser les soins des enfants accueillis. Dans ces conditions, nous venons de voir qu’un jeu vidéo a pu devenir un objet de médiation.

Jouer ensemble aux jeux vidéo, une fête?

Dans « L’enfant et la fête », Françoise Dolto définit ce qui permet aux enfants de ressentir la joie de la fête : « Jouer pour un enfant n’existe dans la joie que s’il est en sécurité et, en même temps, s’il se sent en liberté, c’est que les limites de sa sécurité sont très étendues, elles peuvent inclure les difficultés, des surprises, mais pas de vrai dangers. » Elle ajoute : « Pour qu’il y ait désir, il faut un appel au-delà du connu des habitudes, et pour qu’il y ait joie, il faut rester un peu dans l’imagination, mais aussi aller plus loin dans la réalisation du désir. » Finalement, « C’est ça la fête, c’est inventer des réjouissances et devenir complices avec d’autres, communiquer sa joie, en maîtriser les variations et se réjouir ensemble. » Elle définit ainsi le rôle des adultes : « veiller à ce que l’amusement puisse continuer. »

Il me semble que ce qu’elle décrit s’applique à l’atelier Wii. L’atelier fonctionne probablement sur la possibilité pour les enfants d’expérimenter ensemble la joie de la fête, en liberté et en sécurité, en présence d’adultes qui soutiennent l’amusement sans l’empiéter. Cependant le rôle qu’elle alloue aux adultes est probablement assuré par la console elle-même. Cela permet aux soignantes de se trouver dans le même état que les enfants, face à l’écran. Il semblerait que c’est par le biais de personnages à l’écran qu’un bon nombre des enfants participant à l’atelier Wii ont pu entrer en communication. La médiation de la machine assure-t-elle une frontière sécurisante ?

Subvertir l’objet. Culture enfantine vs panique morale:

Il me semble intéressant de reformuler ainsi la création de l’atelier Wii : des infirmières ont proposé à des enfants qu’elles sont en charge de soigner psychiquement d’utiliser un objet qui appartient à la culture enfantine, pour lequel elles-mêmes n’avaient pas de compétence particulière. Elle ont pu apprendre des enfants, qui les ont aidées à faire fonctionner la console et qui ont en retour eu envie de leur raconter ce qu’ils fabriquaient avec. Des femmes ont proposé à des enfants de jouer aux jeux vidéo, et un groupe a émergé autour du plaisir pris ensemble. D’ordinaire, un objet de médiation est choisi parce qu’on suppose qu’il présente un certain nombre de qualités de médiation. Il est choisi parce qu’il semble porter en lui ce qui est nécessaire à la mise en lien, qu’il permet un certain support au psychisme des patients et à leur problématique. Les jeux vidéo n’avaient pas dans l’institution cette réputation.

Ce qui fonctionne en médiation n’est pas seulement intrinsèque à l’objet ou au cadre des soins. Ce qui fonctionne, c’est la subversion de cet objet en objet de soin. Les enfants ont pu apparaître meilleurs que leurs soignantes, plus performants, et faire état de leur culture des jeux vidéo. Deux mondes se sont rencontrés, dans un contexte que l’on pourrait qualifier de panique morale. En effet, proposer de jouer aux jeux vidéo a suscité des critiques plus ou moins formulées qui ont conduit à traiter l’atelier comme un lieu qui ne pouvait pas être thérapeutique. Pourtant, c’est précisément cet objet réputé excitant et enfermant à la fois qui a conduit à la mise en groupe et à la prise de plaisir.

La vie psychique du genre: les archéologies de soi

Je poursuis la lecture de « Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres » de Françoise Sironi. Il va être question ici de la recherche d’axes organisateurs de la vie psychique du genre.

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Sironi explore les différentes théorisations qui ont servi à expliquer l’origine (la fameuse origine!) de la (soit-disant) problématique transsexuelle. Elle se réfère pour sa part aux expériences vécues dans le groupe de recherche-action et se positionne d’emblée dans la lignée de Foucault et Butler: « Le rapport au genre est performatif (…) une fois libéré des gangues psychiques et sociétales [il] va se révéler en un grand éventail des possibles. »

Concernant le relevé des éléments signifiants chez les personnes trans* émanant des psys qui écrivent sur la question, Sironi note qu’il est dépendant de l’axe théorique prépondérant dans la pensée de l’auteur qui les met en avant. Nous n’y échappons pas, chacun-e inscrit sa pensée dans un référentiel. L’enjeu demeure d’être en mesure d’accueillir le singulier, le différent de soi, l’inconnu. Les jalons théoriques sont autant d’outils standardisés dans l’éventail des thérapeutes et ne seront pas à prendre pour des outils universels et immuables. La causalité n’est pas l’enjeu selon elle. Il n’y a pas d’axe central, unique… « L’enfance, les facteurs intrapsychiques, sont un pôle d’analyse parmi d’autres, au même titre que les déterminants psychopolitique, psychohistorique, culturel et spirituel, le cas échant. »

Lors de la recherche-action, elle relève elle aussi des circonstances qui peuvent amener à ce qu’elle appelle « le décollement du genre ». Elle évoque les « laissés pour compte de l’histoire collective » qui sont amenés à vivre des « expériences d’acculturation difficilement vécues ». Selon elle, les traumatismes préc oces peuvent également appeler à une métamorphose, notamment concernant l’identité de genre. Mais là encore, pas de généralisation possible.

Sironi remarque que la meilleure protection contre les interprétations plaquées de soi-même que peuvent vivre les personnes trans* (émanant souvent des théories discréditantes ambiantes issues des psychanalystes qui écrivent sur la question) est l’appartenance à un groupe de personnes trans*. Selon elle, le mode de socialisation prévient le développement d’une psychopathologie secondaire à la prise de conscience d’être trans*. Elle enjoint les thérapeutes à s’intéresser à ces dynamiques de groupe dans le cadre des suivis.

Françoise Sironi rappelle, et c’est nécessaire, que le processus de co-construction de sens qui se fait en psychothérapie n’a pas de valeur étiologique immuable. C’est à mon sens ce que nous enseigne la théorie psychanalytique, mais c’est précisément ce qui fait défaut aux psychanalystes qui écrivent sur la question. Sironi nous propose quelques pistes pour expliquer cette rigidification de la pensée et de l’accueil fait par ces psychanalystes aux personnes trans* rencontréEs dans un cadre thérapeutique. J’en ai proposé un résumé dans l’article précédent.

Du point de vue de la dynamique intrapsychique des personnes que Sironi a pu rencontrer, elle dégage quelques similitudes qu’elle présente à travers des récits de patientEs. Selon elle, on peut retrouver chez les personnes transgenres des facteurs relationnels dans la petite enfance vis à vis desquels le devenir trans* aura été une sorte de stratégie de défense, qui s’exprime soit à travers une désidentification au parent soit un mimétisme. Elle évoque aussi des maltraitances physiques ou psychiques perpétrées par des adultes connus, accompagnées d’humiliations, de vécus de honte, de blessures narcissiques non cicatrisées. Ces violences sont réalisées dans un contexte de dépréciation d’une expression de genre que l’enfant va reprendre à son compte. Pour Sironi, très tôt le genre devient conscient et complètement performatif chez ces enfants.

Au fil de la lecture, je me demande à quoi cela va bien pouvoir me servir… Les cas cliniques sont plutôt éloquents. Il me semble qu’elle tente de nous faire sentir que derrière un parcours psychique individuel, il y a des enjeux sociaux et politiques qui ne sont pas un simple contexte à évacuer des séances. Il n’est pas intéressant de rechercher une cause à la transidentité d’une personne qui vient consulter. En revanche, au fil des histoires de vie, certains nœuds apparaissent et peuvent être utiles à restituer à la personne qui se raconte. Il va sans dire que tout cela requiert du professionnalisme et des outils pour éponger suffisamment son contre-transfert, et ne pas tomber dans la causalité brutale et idiote.

 Pour Sironi, la vie psychique du genre est à considérer comme la vie psychique des affects ou celle de la cognition. Elle est régie par des mécanismes et des influences qu’elle énonce ainsi: existence de matériaux inconscients qui y sont liés, refoulements, déplacements, culpabilités, angoisses, désirs. Elle nous concerne tous quelle que soit l’orientation sexuelle et le vécu de genre. Elle conçoit donc le travail de psychothérapie comme un travail de déconstruction et d’archéologie de soi. Les apports de la French Theory lui sont largement autant nécessaires que ceux de la psychanalyse. Être soi dans le monde est un travail qui met en tension la vie intrapsychique et l’environnement socio-politique: « Être relié à la société, mais non lié, enchainé par des normes politiques de sexe et de genre. »